
"Je vais mourir : oui, je vais mourir bientôt; les rivières vont dégeler, et je m’en irai probablement avec les derniers glaçons... Où irai-je? Dieu le sait! à la mer aussi!... Eh bien! quoi! s’il faut mourir, autant vaut mourir au printemps... Mais n’est-il pas ridicule de commencer un journal peut-être quinze jours seulement avant l’heure de la mort. Bah! qu’est-ce que cela fait? En quoi quinze jours diffèrent-ils de quinze ans, de quinze siècles? En face de l’éternité, tout est néant, dit-on; soit; mais, dans ce cas, l’éternité même n’est que néant. Il me semble que je tombe dans la métaphysique, c’est mauvais signe; aurais-je peur? Mieux vaut raconter quelque chose. Le temps est humide, le vent souffle avec violence. Il m’est défendu de sortir. Que raconterai-je? Un homme bien élevé ne parle pas de ses maladies; écrire un roman n’est pas de mon ressort; raisonner sur de graves sujets est au-dessus de mes forces ; la description des objets qui m’entourent ne m’offrirait aucun plaisir; ne rien faire est ennuyeux; lire me fatigue... Ah! je vais me raconter ma propre vie. Quelle bonne idée! Cette revue de soi-même est chose convenable avant la mort, et ne peut nuire à personne. Je commence."
Le Journal d’un Homme de trop , Ivan Tourguenef

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