samedi 9 octobre 2010

The Rebel


The rebel undoubtedly demands a certain degree of freedom for himself; but in no case, if he is consistent, does he demand the right to destroy the existence and the freedom of others. He humiliates no one. The freedom he claims, he claims for all; the freedom he refuses, he forbids everyone to enjoy. He is not only the slave against the master, but also man against the world of master and slave. Therefore, thanks to rebellion, there is something more in history than the relation between mastery and servitude. Unlimited power is not the only law. It is in the name of another value that the rebel affirms the impossibility of total freedom while he claims for himself the relative freedom necessary to recognize this impossibility.

If the duration of history is not synonymous with the duration of the harvest, then history, in effect, is no more than a fleeting and cruel shadow in which man has no more part. He who dedicates himself to this history dedicates himself to nothing and, in his turn, is nothing. But he who dedicates himself to the duration of his life, to the house be builds, to the dignity of mankind, dedicates himself to the earth and reaps from it the harvest that sows its seed and sustains the world again and again. Finally, it is those who know how to rebel, at the appropriate moment, against history who really advance its interests.


Albert Camus

dimanche 26 septembre 2010

L'infinie abondance de l'être


Quand je n'étais pas né, quand je n'avais pas encore refermé ma vie ne boucle et que ce qui allait être ineffaçable n'avait pas encore commencé d'être inscrit ; quand je n'appartenais à rien de ce qui existe , que je n'étais pas même conçu, ni concevable, que ce hasard fait de précisions infiniment minuscules n'avait pas même entamé son action , quand je n'étais ni du passé , ni du présent , ni surtout du futur , quand je n'étais pas ; quand je ne pouvais pas être ;détail qu'on ne pouvait pas apercevoir , graine confondue dans la graine , simple possibilité qu'un rien suffisait à faire dévier de sa route . Moi , ou les autres. Homme , femme ou cheval ou sapin ou staphylocoque doré . Quand je n'étais pas même rien, puisque je n'étais pas la négation de quelque chose , ni meme une absence, ni même une imagination . Quand ma semence errait sans forme et sans avenir, pareille dans l'immense nuit aux autres semences qui n'ont pas abouti. Quand j'étais celui dont on se nourrit, et non pas celui qui se nourrit, celui qui compose, et non pas celui qui est composé . Je n'étais pas mort. Je n'étais pas vivant , je n'existait que dans le corps des autres, et je ne pouvais que par la puissance des autres . Le destin n'était pas mon destin. Par secousses microscopiques, le long du temps, ce qui état substance oscillait en empruntant les voies diverses . A quel moment le drame s'est-il engagé pour moi . Dans quel corps d'homme ou de femme, dans quelle plante, dans quel morceau de roche ai-je commencé ma course vers mon visage ?
Quand je n'était pas né , le monde était abandonné ; quand je serai mort, le monde sera abandonné; et quand je suis vivant le monde est abandonné .Profondeur vertigineuse ou la création s'engloutit comme une étincelle, immense marée qui noie les mouvements et recouvre les actes sous les milliards et les milliards d'autres actes, plaine démesurée dont on ne peut rien extraire, ou rien n'a le droit d'être sauvé ...

L'extase matérielle : J.M.G Le Clézio

mardi 27 juillet 2010

Des contempteurs du corps


C’est au contempteurs du corps que je veux dire leur fait. Il ne doivent pas changer de méthode d’enseignement., mais seulement dire adieu à leur propre corps et ainsi devenir muets.

« Je suis corps et âme » ainsi parle l’enfant. Et pourquoi ne parlerait-on pas comme les enfants ?

Mais celui qui est éveillé et conscient dit : Je suis un corps tout entier et rien d’autre chose ; l’âme n’est qu’un mot pour une parcelle du corps.

Le corps est un grand système de raison, une multiplicité avec un seul sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger.

Instrument de ton corps, telle est ta petite raison que tu appelle esprit, mon frère, petit instrument et petit jouet de ta grande raison.

Tu dis « moi » et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est plus grand, c’est ce à quoi tu ne veux pas croire ton corps et son grand système de raison : il ne dit pas moi mais il est moi.

Ce que les sens éprouvent, ce que reconnaît l’esprit, n’a jamais de fin en soi. Mais les sens et l’esprit voudraient te convaincre qu’ils sont la fin de toute chose : tellement il sont vains.

Les sens et l’esprit ne sont qu’instruments et jouets : derrière eux se trouve encore le soi. Le soi, lui aussi, cherche avec les yeux des sens et il écoute avec les oreilles de l’esprit.

Toujours le soi écoute et cherche : il compare, soumet, conquiert et détruit. Il règne, et domine aussi le moi.

Derrière tes sentiments et tes pensée, mon frère, se tient un maître plus puissant, un sage inconnu il s’appelle soi. Il habite ton corps, il est ton corps.

Il a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. Et qui donc sait pourquoi ton corps a besoin de ta meilleure sagesse ?

[…]

Je veux dire un mots aux contempteurs du corps. Qu’ils méprisent, ce qui fait leur estime. Qu’est ce qui créa l’estime et le mépris et la valeur et la volonté ?

Le soi créateur créa, pour lui-même, l’estime et le mépris, la joie et la peine. Le corps créateur créa pour lui-même l’esprit comme un main de sa volonté.

Même dans votre folie et dans votre mépris, vous serez votre soi, vous autres contempteurs du corps. Je vous le dis : votre soi lui-même veut mourir et se détourner de la vie.

Il n’est plus capable de faire ce qu’il préfèrerait : créer au-dessus de lui-même. Voilà son désir préféré, voilà toute son ardeur.

Mais il est trop tard pour cela : ainsi votre veut disparaître, ô contempteurs du corps. Votre soi veut disparaître c’est pourquoi vous êtes devenus contempteurs du corps ! car vous ne pouvez plus créer au-dessus de vous […]. Je ne marche pas sur votre chemin, contempteurs du corps ! Vous n’êtes point pour moi des ponts vers le surhumain !

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra I, « Des contempteurs du corps » (traduction Henri Albert, 1901)

Vous n’êtes point pour moi des ponts vers le surhumain !

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra I, « Des contempteurs du corps » (traduction Henri Albert, 1901)

mardi 20 juillet 2010

Homo Sentimentalis



"Il faut définir l'homo Sentimentalis non pas comme une personne qui éprouve des sentiments (car nous sommes tous capables d'en éprouver ) mais comme une personne qui les a érigés en valeurs. Dès que le sentiment est considéré comme une valeur, tout le monde veut le ressentir ; et comme nous sommes fiers de nos valeurs, la tentation est grande d'exhiber nos sentiments ...
Le sentiment, par définition, surgit en nous à notre insu et souvent à notre corps défendant . Dès que nous voulons l'éprouver ( dés que nous décidons de l'éprouver) le sentiment n'est plus sentiment mais imitation du sentiment, son exhibition.Ce qu'on appelle couramment hystérie . C'est pourquoi l'homo Sentimentalis ( autrement dit celui qui a érigé le sentiment en valeur ) est en réalité identique à l'homo Hystericus .
Ce qui ne veut pas dire que l'homme qui imite un sentiment ne l'éprouve pas . L'acteur qui joue le rôle du vieux roi Lear ressent sur scène , face aux spectateurs, l'authentiquement tristesse d'un homme abandonné et trahi , mais cette tristesse s'évapore au moment même ou la représentation s'achève. C'est pourquoi l'homo Sntimentalis , aussitôt après nous avoir éblouis par ses grands sentiments , nous déconcerte par son inexplicable indifférence ."
Milan Kundera

The Papillon



I wade through a silver stream

clear and pure to reveal the insides clean.

Flanked by blades of humble green

Paying their dues of dew to the stream.

With dampened attire and spirits within

I walk to a dirty pier, lighted dim

Cluttered windows and dusty panes

Do no good to the clouds within.

With a stroke of luck, I muster strength

To push the glass with hope still tint

And peer past the pier’s pane

To breathe a wisp of sweet spring.

Far beyond the mounds of stone

A ray of sun caresses my soul

Opens my eyes to a thing so pretty

Colorful wings and a thing of beauty.

She hovers around to catch my vision

And lets me forget the darkened room

Fixes my heart to her colorful bliss

And cleans my spirit like a broom

As I stare at her bluish hue

my heart fills with joyous bloom

She ushers me to and eternal truth

On her way around some sunflower shoots

Though travel space and time asunder

The brilliant yellow sleeps under

Gruff sepals in gloomy winter

For the sun to rise and stop her slumber.

The fresh morning bloom ,now waves

and sings to her lovers gleam

On it sits, my friend from a distant land

My pretty ,little papillon.

A Friend of mine

samedi 17 juillet 2010

Vile Matière



"Les idéalistes de toutes les Écoles, aristocrates et bourgeois, théologiens et métaphysiciens, politiciens et moralistes, religieux, philosophes ou poètes — sans oublier les économistes libéraux, adorateurs effrénés de l'idéal, comme on sait —, s'offensent beaucoup lorsqu'on leur dit que l'homme, avec son intelligence magnifique, ses idées sublimes et ses aspirations infinies, n'est, aussi bien que toutes les autres choses qui existent dans le monde, rien que matière, rien qu'un produit de cette vile matière.

Nous pourrions leur répondre que la matière dont parlent les matérialistes, matière spontanément. éternellement mobile, active, productive, matière chimiquement ou organiquement déterminée, et manifestée par les propriétés ou les forces mécaniques, physiques, animales et intelligentes qui lui sont foncièrement inhérentes, que cette matière n'a rien de commun avec la vile matière des idéalistes. Cette dernière, produit de leur fausse abstraction, est effectivement un être stupide, inanimé, immobile, incapable de produire la moindre des choses, un caput mortuum,une vilaineimagination opposée à cette belle imagination qu'ils appellent Dieu, l'Être suprême vis-à-vis duquel la matière, leur matière à eux, dépouillée par eux-mêmes de tout ce qui en constitue la nature réelle, représente nécessairement le suprême Néant. Ils ont enlevé à la matière l'intelligence, la vie, toutes les qualités déterminantes, les rapports actifs ou les forces, le mouvement même, sans lequel la matière ne serait pas même pesante, ne lui laissant rien que l'impénétrabilité et l'immobilité absolue dans l'espace ; ils ont attribué toutes ces forces, propriétés et manifestations naturelles, à l'Être imaginaire créé par leur fantaisie abstractive ; puis, intervertissant les rôles, ils ont appelé ce produit de leur imagination, ce fantôme, ce Dieu qui est le Néant : "l'Être suprême" ; et, par une conséquence nécessaire, ils ont déclaré que l'Être réel, la matière, le monde, était le Néant. Après quoi ils viennent nous déclarer gravement que cette matière est incapable de rien produire, ni même de se mettre en mouvement par elle-même, et que par conséquent elle a dû être créée par leur Dieu. "
Michel Bakounine 1882

Art Dionysien



« L’art dionysien lui aussi veut nous convaincre de l’éternelle joie qui est attachée à l’existence ; seulement, nous ne devons pas chercher cette joie dans les phénomènes, mais derrière les phénomènes. Nous devons reconnaître que tout ce qui naît doit être prêt pour un douloureux déclin, nous sommes forcés de plonger notre regard dans l’horrible de l’existence individuelle — et cependant la terreur ne doit pas nous glacer : une consolation métaphysique nous arrache momentanément à l’engrenage des migrations éphémères. Nous sommes véritablement, pour de courts instants, l’essence primordiale elle-même, et nous en ressentons l’appétence et la joie effrénées à l’existence ; la lutte, la torture, l’anéantissement des phénomènes, nous apparaissent désormais comme nécessaires, en face de l’intempérante profusion d’innombrables formes de vie qui se pressent et se heurtent, en présence de la fécondité surabondante de l’universelle Volonté. L’aiguillon furieux de ces tourments vient nous blesser au moment même où nous nous sommes, en quelque sorte, identifiés à l’incommensurable joie primordiale à l’existence, où nous pressentons, dans l’extase dionysienne, l’immuabilité et l’éternité de cette joie. En dépit de la terreur et de la pitié, nous goûtons la félicité de vivre, non pas en tant qu’individus, mais en tant que la vie une, totale, confondus et absorbés dans sa joie créatrice. »

Friedrich Nietzsche, « La naissance de la tragédie », 17.

mercredi 14 juillet 2010

La voie de la facilité


Il y a toujours la voie de la facilité, quoique je répugne à l'emprunter . Je n'ai pas d'enfants, je ne regarde pas la télévision et je ne crois pas en Dieu, toutes sentes que foulent les hommes pour que la vie leur soit plus facile . Les enfants aident à différer la douloureuse tâche de se faire face à soi-même et les petites enfants y pourvoient ensuite . La télévision divertit de la harassante nécessité de bâtir des projets à partir de rien de nos existences frivoles ; en circonvenant les yeux, elle décharge l'esprit de la grande œuvre du sens. Dieu, enfin, apaise nos craintes de mammifères et l'insupportable perspective que nos plaisirs prennent fin un jour . Aussi, sans avenir ni descendance , sans pixels pour abrutir la cosmique conscience de l'absurdité de la fin de l'anticipation du vide , crois-je pouvoir dire que je n'ai pas choisi la voie de la facilité .
Muriel Barbery

samedi 10 juillet 2010

Crâne de Freud


J'ai déjà dit , en racontant ma rencontre avec lui, que le crâne de Freud ressemblait à un escargot de Bourgogne . La conséquence est évidente : si on veut manger sa pensée il faut la sortir avec une aiguille . Alors , elle sort tout entière . Sinon, elle se casse et il n' y a rien à faire , vous n'arriverez jamais au but . Aujourd'hui ou j'évoque la mort de Freud , j'ajouterai d'ailleurs que l'escargot de Bourgogne hors de sa coquille est une des choses qui ressemblent de la façon la plus paralysante à un tableau du Greco. Aussi le Greco et l'escargot de Bougogne sont-ils deux choses qui n'ont aucun gout propre . D'un simple point de vue gastronomique, ils sont moins succulent qu'une gomme à effacer .
Salvador Dali

lundi 21 juin 2010

La Nausée, extrait




La chose, qui attendait, s'est alertée, elle a fondu sur moi, elle se coule en moi, j'en suis plein. - Ce n'est rien: la Chose, c'est moi. L'existence, libérée, dégagée, reflue sur moi. J'existe.
J'existe. C'est doux, si doux, si lent. Et léger: on dirait que ça tient en l'air tout seul. Ça remue. Ce sont des effleurements partout qui fondent et s'évanouissent. Tout doux, tout doux. Il y a de l'eau mousseuse dans ma bouche. Je l'avale, elle glisse dans ma gorge, elle me caresse - et la voila qui renaît dans ma bouche, j'ai dans la bouche à perpétuité une petite mare d'eau blanchâtre - discrète - qui frôle ma langue. Et cette mare, c'est encore moi. Et la langue. Et la gorge, c'est moi.
Je vois ma main, qui s'épanouit sur la table. Elle vit - c'est moi. Elle s'ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l'air d'une bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m'amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes d'un crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort: les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles - la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s'étale à plat ventre, elle m'offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant - on dirait un poisson, s'il n'y avait pas les poils roux à la naissance des phalanges. Je sens ma main. C'est moi, ces deux bêtes qui s'agitent au bout de mes bras. Ma main gratte une de ses pattes, avec l'ongle d'une autre patte; je sens son poids sur la table qui n'est pas moi. C'est long, long, cette impression de poids, ça ne passe pas. Il n'y a pas de raison pour que ça passe. A la longue, c'est intolérable... Je retire ma main, je la mets dans ma poche. Mais je sens tout de suite, à travers l'étoffe, la chaleur de ma cuisse. Aussitôt, je fais sauter ma main de ma poche; je la laisse pendre contre le dossier de la chaise. Maintenant, je sens son poids au bout de mon bras. Elle tire un peu, à peine, mollement, moelleusement, elle existe. Je n'insiste pas: ou que je la mette, elle continuera d'exister et je continuerai de sentir qu'elle existe; je ne peux pas la supprimer, ni supprimer le reste de mon corps, la chaleur humide qui salit ma chemise, ni toute cette graisse chaude qui tourne paresseusement comme si on la remuait à la cuiller, ni toutes les sensations qui se promènent là-dedans, qui vont et viennent, remontent de mon flanc à mon aisselle ou bien qui végètent doucement, du matin jusqu'au soir, dans leur coin habituel.
Je me lève en sursaut: si seulement je pouvais m'arrêter de penser, ça irait déjà mieux. Les pensées, c'est ce qu'il y a de plus fade. Plus fade encore que de la chair. Ça s'étire à n'en plus finir et ça laisse un drôle de goût. Et puis il y a les mots, au-dedans des pensées, les mots inachevés, les ébauches de phrases qui reviennent tout le temps: "Il faut que je fini... J'ex... Mort... M. de Roll est mort... Je ne suis pas... J'ex..." Ça va, ça va... et ça ne finit jamais. C'est pis que le reste parce que je me sens responsable et complice. Par exemple, cette espèce de rumination douloureuse:
j'existe, c'est moi qui l'entretiens. Moi. Le corps, ça vit tout seul, une fois que ça a commencé. Mais la pensée, c'est moi qui la continue, qui la déroule. J'existe. Je pense que j'existe. Oh! le long serpentin, ce sentiment d'exister - et je le déroule, tout doucement... Si je pouvais m'empêcher de penser! J'essaie, je réussis : il me semble que ma tête s'emplit de fumée... et voila que ça recommence:
"Fumée... ne pas penser... Je ne veux pas penser... Je pense que je ne veux pas penser. Il ne faut pas que je pense que je ne veux pas penser. Parce que c'est encore une pensée."
On n'en finira donc jamais?
Ma pensée, c'est moi: voilà pourquoi je ne peux pas m'arrêter. J'existe par ce que je pense... et je ne peux pas m'empêcher de penser. En ce moment même - c'est affreux - si j'existe, c'est parce que j'ai horreur d'exister. C'est moi, c'est moi qui me tire du néant auquel j'aspire: la haine, le dégoût d'exister, ce sont autant de manières de me faire exister, de m'enfoncer dans l'existence. Les pensées naissent par derrière moi comme un vertige, je les sens naître derrière ma tête... si je cède, elles vont venir la devant, entre mes yeux - et je cède toujours, la pensée grossit, grossit, et la voilà, l'immense, qui me remplit tout entier et renouvelle mon existence. (...)
Je suis, j'existe, je pense donc je suis; je suis parce que je pense, pourquoi est-ce que je pense? je ne veux plus penser, je suis parce que je pense que je ne veux pas être, je pense que je... parce que... pouah!



Il est en bras de chemise, avec des bretelles mauves;il a roulé les manches de sa chemise jusqu'au-dessus du coude. Les bretelles se voient à peine sur la chemise bleue, elles sont tout effacées, enfouies dans le bleu, mais c'est de la fausse humilité: en fait, elles ne se laissent pas oublier, elles m'agacent par leur entêtement de moutons, comme si, parties pour devenir violettes, elles s'étaient arrêtées en route sans abandonner leurs prétentions. On a envie de leur dire: "Allez-y, devenez violettes et qu'on n'en parle plus." Mais non, elles restent en suspens, butées dans leur effort inachevé. Parfois le bleu qui les entoure glisse sur elles et les recouvre tout a fait: je reste un instant sans les voir. Mais ce n'est qu'une vague, bientôt le bleu pâlit par places et je vois réapparaître des îlots d'un mauve hésitant, qui s'élargissent, se rejoignent et reconstituent les bretelles. (...)





Jean-Paul Sartre

dimanche 20 juin 2010

Passion et Raison


Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme qui navigue de port en port. Si votre gouvernail ou vos voiles se brisent vous ne pouvez qu’être ballotté et aller à la dérive ou rester ancré au milieu de la mer. Car la raison régnant seule est une force qui brise tout élan. Et la passion livrée à elle-même est une flamme qui se consume jusqu’à sa propre extinction.
Gibran Khalil Gibran

lundi 7 juin 2010

Les regards





« Nous avons tous besoin que quelqu’un nous regarde. On pourrait nous ranger en quatre catégories selon le type de regard sous lequel nous voulons vivre. La première cherche le regard d’un nombre infini d’yeux anonymes, autrement dit le regard du public. C’est le cas du chanteur allemand et de la star américaine, c’est aussi le cas du journaliste au menton en galoche. Il était habitué à ses lecteurs, et quand son hebdomadaire fut interdit par les Russes il eut l’impression de se retrouver dans une atmosphère cent fois raréfiée. Personne ne pouvait remplacer pour lui le regard des yeux inconnus. Il avait l’impression d’étouffer. Puis, un jour, il comprit qu’il était suivi à chaque pas par la police, écouté quand il téléphonait et même discrètement photographié dans la rue. Soudain, des yeux anonymes l’accompagnaient partout, et il put de nouveau respirer ! Il fut heureux ! Il interpellait d’un ton, théâtral les microphones cachés dans le mur. Il retrouvait dans la police le public perdu.
Dans la deuxième catégorie, il y a ceux qui ne peuvent vivre sans le regard d’une multitude d’yeux familiers. Ce sont les inlassable organisateur de cocktails et de dîners. Ils sont plus heureux que les gens de la première catégorie qui, lorsqu’ils perdent le public, s’imaginent que les lumières se sont éteintes dans la salle de leur vie. C’est ce qui leur arrive à presque tous, un jour ou l’autre. Les gens de la deuxième catégorie, par contre, parviennent toujours à se procurer quelque regard .
Vient ensuite la troisième catégorie, la catégorie de ceux qui ont besoin d’être sous les yeux de l’être aimé. Leur condition est tout aussi dangereuse que celle des gens du premier groupe. Que les yeux de l’être aimé se ferment ,la salle sera plongé dans l’obscurité.
Enfin, il y a la quatrième catégorie, la plus rare, ceux qui vivent sous les regard imaginaires d’êtres absents. Ce sont les rêveurs »

Milan Kundera

lundi 31 mai 2010

Le Mythe de Sisyphe



Tout au bout de ce long effort mesuré par l'espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d'où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui même. Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s'enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait ? L'ouvrier d'aujourd'hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins absurde. Mais il n'est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l'étendue de sa misérable condition : c'est à elle qu'il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n'est pas de trop. J'imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l'appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l'homme : c'est la victoire du rocher, c'est le rocher lui même. Ce sont nos nuits de Gethsémani. Mais les vérités écrasantes périssent d'être reconnues. Ainsi, Œdipe obéit d'abord au destin sans le savoir. A partir du moment où il sait, sa tragédie commence. Mais dans le même instant, aveugle et désespéré, il reconnaît que le seul lien qui le rattache au monde, c'est la main fraîche d'une jeune fille. Une parole démesurée retentit alors : « Malgré tant d'épreuves, mon âge avancé et la grandeur de mon âme me font juger que tout est bien. » L'Œdipe de Sophocle, comme le Kirilov de Dostoïevsky, donne ainsi la formule de la victoire absurde. La sagesse antique rejoint l'héroïsme moderne.

On ne découvre pas l'absurde sans être tenté d'écrire quelque manuel du bonheur. « Eh ! quoi, par des voies si étroites... ? » Mais il n'y a qu'un monde. Le bonheur et l'absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables. L'erreur serait de dire que le bonheur naît forcément de la découverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l'absurde naisse du bonheur. « Je juge que tout est bien », dit Œdipe, et cette parole est sacrée. Elle retentit dans l'univers farouche et limité de l'homme. Elle enseigne que tout n'est pas, n'a pas été épuisé. Elle chasse de ce monde un dieu qui y était entré avec l'insatisfaction et le goût des douleurs inutiles. Elle fait du destin une affaire d'homme, qui doit être réglée entre les hommes.

Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit.

L'homme absurde dit oui et son effort n'aura plus de cesse. S'il y a un destin personnel, il n'y a point de destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. A cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.

Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.


Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942.

samedi 29 mai 2010

Le baiser



« Il se pencha sur elle et posa sa bouche sur la sienne. C'était une bouche jeune, une jolie bouche aux lèvres molles joliment découpées et aux dents soigneusement brossées, tout y était à sa place, et c'est un fait qu'il avait été fortement tenté, deux mois plus tôt, de baiser ces lèvres, et qu'il avait cédé. Mais, justement parce que cette bouche l'avait séduit alors, il la percevait à travers le brouillard du désir et ne savait rien de son aspect réel : la langue ressemblait à une flamme et la salive était une liqueur enivrante. C'est seulement maintenant, après avoir perdu sa séduction, que cette bouche était soudain la bouche telle quelle, la bouche réelle, c'est-à-dire cet orifice assidu par lequel la jeune femme avait déjà absorbé des mètres cubes de knödels, de pomme de terre et de potage, les dents avaient de minces plombages, et la salive n'était plus une liqueur enivrante mais la sœur germaine des crachats. »

Etonnant ...



" Ce qui est étonnant, ce n'est pas que Dieu existe en réalité mais que cette idée de la nécessité de Dieu soit venue à l'esprit d'un animal féroce et méchant comme l'homme, tant elle est sainte, touchante, sage, tant elle fait honneur à l'homme. " Fiodor Dostoïevski
Dieu est un fumeur de havanes
Je vois ses nuages gris
Je sais qu'il fume même la nuit
Comme moi ma chérie

Tu n'es qu'un fumeur de gitanes
Je vois tes volutes bleues
Me faire parfois venir les larmes aux yeux
Tu es mon maître après Dieu

Dieu est un fumeur de havanes
C'est lui-même qui m'a dit
Que la fumée envoie au paradis
Je le sais ma chérie

Tu n'es qu'un fumeur de gitanes
Sans elles tu es malheureux
Au clair de ma lune, ouvre les yeux
Pour l'amour de Dieu

Dieu est un fumeur de havanes
Tout près de toi, loin de lui
J'aimerais te garder toute ma vie
Comprends-moi ma chérie

Ouvrez la fenêtre


"Le triste monde que ce monde là , la triste chose qu'un moi requis de loger l'être : formidable garnison . Comment voulez vous que je loge tout ce la ? Il en vient encore . La maison s'emplit : l'armée des douleurs est inépuisable . Entassement, puanteur, nausée . Ouvrons la fenêtre . Nouvelles misères : Il en entre aussi par là . Il faut vois-tu, que la fenêtre dévore la maison : Il n'y a que l'univers dans quoi l'univers tienne. Assez, j'en ai assez de mon rêve ; je veux marcher dans le rêve de Dieu " Alain

Composition musicale


Tant que les gens sont encore plus au moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n'en est qu'à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs mais, quand ils se rencontrent à un âge mûr, leur partition musicale est plus au moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d'autre dans la partition de chacun

Milan Kundera

mardi 25 mai 2010

Théorie de la dégénérescence


« La théorie de la dégénérescence de Lorenz inscrit dans la nature biologique de l'homme les problèmes de décadence des civilisations. Cette constatation vient de la comparaison entre les caractéristiques de l'homme civilisé et des animaux domestiqués. En cela, Lorenz remarque que les animaux domestiques se caractérisent souvent par :


> Des problèmes alimentaires et un manque de contrôle des mécanismes de l'appétit pouvant entraîner l'obésité.

> Des problèmes de régulation de la sexualité et une hypersexualisation.

> Une régression infantile des individus, les adultes se comportant comme des individus immatures (dépendance parentale et activité ludique).

Selon Lorenz, l'homme civilisé, n'étant plus contraint par l'environnement sauvage, a été forgé par la sélection artificielle produite par la civilisation elle-même. Ainsi, l'espèce humaine s'est auto-domestiquée. Toujours selon Lorenz, sans un système social de valeurs fortes imposées et régulatrices des moeurs, la nature « domestique » de l'homme civilisé prendra le dessus. Nous obtiendrons alors une civilisation d'obèses, hypersexualisés, immatures et passant leur temps à se divertir. Plus inquiétant, si l'évolution de l'homme depuis un million d'années fut propulsée par l'ajout génétique d'instincts typiquement humains, celui de l'homme civilisé depuis dix mille ans est caractérisé par une dégénérescence génétique. »

Source : Wikipedia, article sur Konrad Lorenz.

La lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient


Diderot se rend à Puiseaux pour interroger un aveugle de naissance :

« Comme je n'ai jamais douté que l'état de nos organes et de nos sens n'ait beaucoup d'influence sur notre métaphysique et sur notre morale, et que nos idées les plus purement intellectuelles, si je puis parler ainsi, ne tiennent de fort près à la conformation de notre corps, je me mis à questionner notre aveugle sur les vices et les vertus. Je m'aperçus d'abord qu'il avait une aversion prodigieuse pour le vol; elle naissait en lui de deux causes : de la facilité qu'on avait de le voler sans qu'il s'en aperçut; et plus encore, peut-être, de celle qu'on avait de l'apercevoir quand il volait. Ce n'est pas qu'il ne sache très bien se mettre en garde contre le sens qu'il nous connaît de plus qu'à lui, et qu'il ignore la manière de bien cacher un vol. Il ne fait pas grand cas de la pudeur : sans les injures de l'air, dont les vêtements le garantissent, il n'en comprendrait guère l'usage; et il avoue franchement qu'il ne devine pas pourquoi l'on couvre plutôt une partie du corps qu'une autre, et moins encore par quelle bizarrerie on donne entre ces parties la préférence à certaines que leur usage et les indispositions auxquelles elles sont sujettes demanderaient que l'on tînt libres. (…)

« Comme de toutes les démonstrations extérieures qui réveillent en nous la commisération et les idées de la douleur, les aveugles ne sont affectés que par la plainte, je les soupçonne, en général, d’inhumanité. Quelle différence y a-t-il pour un aveugle, entre un homme qui urine et un homme qui, sans se plaindre, verse son sang ? Nous-mêmes, ne cessons-nous pas de compatir lorsque la distance ou la petitesse des objets produit le même effet sur nous que la privation de la vue sur les aveugles ? Tant nos vertus dépendent de notre manière de sentir et du degré auquel les choses extérieures nous affectent ! Aussi je ne doute point que, sans la crainte du châtiment, bien des gens n'eussent moins de peine à tuer un homme à une distance où ils ne le verraient gros que comme une hirondelle, qu'à égorger un bœuf de leurs mains. Si nous avons de la compassion pour un cheval qui souffre, et si nous écrasons une fourmi sans aucun scrupule, n'est-ce pas le même principe qui nous détermine ? Ah, madame ! que la morale des aveugles est différente de la nôtre ! Que celle d'un sourd différerait encore de celle d'un aveugle, et qu'un être qui aurait un sens de plus que nous trouverait notre morale imparfaite, pour ne rien dire de pis ! »
Denis DIDEROT, Lettre sur les Aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749)

L'Eternel Retour


« Et si un jour ou une nuit, un démon venait se glisser dans ta suprême solitude et te disait : ‘cette existence, telle que tu la mènes et l'as menée jusqu'ici, il te faudra la recommencer et la recommencer sans cesse ; sans rien de nouveau, tout au contraire !

La moindre douleur, le moindre plaisir, la moindre pensée, le moindre soupir, tout de ta vie reviendra encore, tout ce qu'il y a en elle d'indiciblement petit, tout reviendra et reviendra dans le même ordre, suivant la même impitoyable succession, ... cette araignée reviendra aussi, ce clair de lune entre les arbres et cet instant et moi aussi ! L'éternel sablier de la vie sera retourné sans répit, et toi avec, poussière infime des poussières !’ ...

Ne te jetterais-tu pas par terre, grinçant des dents et maudissant ce démon ? A moins que tu n'aies déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais :

‘ Tu es un Dieu, je n'ai jamais ouï parole aussi divine ! ‘

Si cette pensée prenait barre sur toi, elle te transformerait peut-être, et peut-être, t'anéantirait.

Tu te demanderais à propos de tout : « veux-tu cela ? Le re-veux-tu à l'infini ? » Et cette question pèserait sur toi d'un poids décisif et terrible ! Ou alors, ah ! Comme il faudrait que tu t'aimes toi-même et que tu aimes la vie pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ! »

Friedrich Nietzsche

Morsure Divine


"L'idée qui est à la base et au sommet de l'existence humaine : la nécessité et inéluctabilité de la croyance à l'existence de l'âme.Ce qu'il y a sous cette confession d'un homme qui meurt par "suicide logique", c'est la nécessité immédiate, sur le champ, de cette conclusion que sans la foi en l'âme et en son immortalité , l'existence de l'homme est contre nature, impensable et intolérable.......
En vérité, quelle droit avait cette nature de me mettre au monde, en vertu de je ne sais de quelles éternelles lois de son cru ? J'ai été crée pourvu de conscience et j'ai pris conscience de cette nature : quelle droit avait elle de me mettre au monde sans que je le veuille , moi être conscient ? Conscient veut dire souffrant , or moi je ne veux pas souffrir ... La nature à travers ma conscience m'avertit d'une harmonie du tout . La conscience des hommes a fait de cette avertissement des religions . La nature me dit que j'ai beau savoir parfaitement que je ne peux ni ne pourrai jamais participer à l'harmonie du tout et que je ne comprendrai même pas en quoi elle consiste , je dois quand même me conformer à cet avertissement , accepter la souffrance en vue de "l'harmonie du tout" et consentir à vivre . Mais s'il faut choisir consciemment , et bien ce la va de soi , je préfèrerai être heureux seulement dans l'instant ou j'existe car du tout et de son harmonie je n'ai que faire après que je serai anéanti , que ce tout et son harmonie subsiste en ce monde après moi , ou qu'il soit anéanti au même temps que moi !!!! Il eut mieux valu que je fusse crée comme tout les animaux, je veux dire vivant, mais sans avoir la conscience de moi même par la raison : car ma conscience précisément, n'est pas harmonie mais disharmonie , puisqu'avec elle je suis malheureux...."
Dostoïevski et Dieu: la morsure du divin

Quinze Jours Restants


"Je vais mourir : oui, je vais mourir bientôt; les rivières vont dégeler, et je m’en irai probablement avec les derniers glaçons... Où irai-je? Dieu le sait! à la mer aussi!... Eh bien! quoi! s’il faut mourir, autant vaut mourir au printemps... Mais n’est-il pas ridicule de commencer un journal peut-être quinze jours seulement avant l’heure de la mort. Bah! qu’est-ce que cela fait? En quoi quinze jours diffèrent-ils de quinze ans, de quinze siècles? En face de l’éternité, tout est néant, dit-on; soit; mais, dans ce cas, l’éternité même n’est que néant. Il me semble que je tombe dans la métaphysique, c’est mauvais signe; aurais-je peur? Mieux vaut raconter quelque chose. Le temps est humide, le vent souffle avec violence. Il m’est défendu de sortir. Que raconterai-je? Un homme bien élevé ne parle pas de ses maladies; écrire un roman n’est pas de mon ressort; raisonner sur de graves sujets est au-dessus de mes forces ; la description des objets qui m’entourent ne m’offrirait aucun plaisir; ne rien faire est ennuyeux; lire me fatigue... Ah! je vais me raconter ma propre vie. Quelle bonne idée! Cette revue de soi-même est chose convenable avant la mort, et ne peut nuire à personne. Je commence."
Le Journal d’un Homme de trop , Ivan Tourguenef